Une pratique qui fait jaser les Africains 
   
Qu’ils soient chinois, arabes, italiens, québécois ou autres, les gérants des magasins et épiceries canadiens ont un réflexe commun : jeter sans scrupule en poubelle, les invendus de produits alimentaires. Habitude nord-américaine ou simple pratique de circonstance ? Alors que plus de la moitié des habitants de la terre croupit sous le poids de la pénurie alimentaire, ce comportement irrite et inquiète les Africains de la Belle Province.

Comme tous les soirs, Khaled entasse des cartons de fruits et légumes invendus en face de son étal et attend que les camions poubelles les emportent.  La quarantaine, ce natif de l’Algérie, tient depuis cinq années un point de vente au grand marché Jean-Talon de Montréal. «Que voulez-vous que je fasse des invendus ? Je n’ai pas le choix, je vais les jeter pour ne pas les laisser pourrir sur les étals»,  dit-il sur un ton neutre.  Son collègue Antonio, qui gère une épicerie dans le même marché, renchérit d’une voix naturelle : «Je veux parfois vendre à perte mais personne ne veut acheter un panier de tomates à un dollar. Simplement parce que le client pense que c’est de la tomate pourrie. Je suis obligé de jeter».
A l’instar de ces deux commerçants, la plupart des gérants de magasins et épiceries montréalais destinent les invendus des produits alimentaires tels que la viande, le pain, le lait, le sucre les conserves, les surgelés, etc. aux poubelles. Pourtant au Canada, bon nombre de personnes continuent d’être victimes de faim. Selon le bilan-faim annuel de l’Association Canadienne des Banques Alimentaires (ACBA), «grâce au soutien généreux des donateurs d’aliments et de transport au cours des dix dernières années, plus de 64 millions de livres de produits alimentaires ont été distribués par l’ACBA pour aider à répondre aux besoins alimentaires immédiats de Canadiens affamés».

A qui la faute ?

Au Québec comme dans les autres provinces du Canada, la plupart des commerçants ont les mêmes réflexes. Même s’il n’existe pour l’heure, de chiffres pour quantifier en termes de pourcentage la ratio de nourritures jetées quotidiennement par les commerçants, les banques alimentaires s’accordent à reconnaître qu’une quantité importante d’aliments est jetée en raison du déficit de communication à l’endroit de ces commerçants. Selon Mme Micky Fraterman, Directrice de la communication à l’ACBA à Toronto, il s’agit d’un comportement qui s’explique «en raison de la logique du marché dominé par la surconsommation qui exige un renouvellement permanent des biens en général. De plus, ajoute-t-elle, les magasins qui se contentent de jeter les aliments ignorent qu’ils existent des organismes humanitaires auxquels ils peuvent les donner. Il est alors très difficile de les incriminer pour ça. En revanche, Il y a un gros travail de sensibilisation à faire en ce sens». Jusqu’en 2004 Moisson Montréal, la plus importante banque alimentaire en Amérique du Nord, passait récupérer les produits jetables au marché Jean-Talon pour les distribuer gratuitement aux plus pauvres. Mais par souci de priorité aux grands fournisseurs et de moyens, elle a alors limité ses passages. Mme Johanne Théroux, Directrice Générale de Moisson Montréal s’en explique : «En semaine, nos camions de récupération de denrées sont en opération du fait que nous privilégions la récupération des quantités plus importantes auprès de nos grands fournisseurs. Et parce que notre équipe est très restreinte, nous ne récupérons que les samedis et dimanches dans les marchés publics». Cet organisme qui distribue environ 61 tonnes métriques de denrées  par jour s’emploiera bientôt, selon Mme Théroux à «faciliter un maillage avec les organismes de quartiers qui, en lieu et place de Moisson Montréal, vont récupérer ces produits dans les marchés publics pour en éviter le gaspillage».
Mais si la plupart des Montréalais ont fini par s’habituer au jetage des produits alimentaires, les Africains quant à eux, parlent de «gaspillage».

La nourriture, c’est sacré

«Vous me voyez jeter de la nourriture ? Interroge, dubitatif, Oumarou, citoyen canadien d’origine nigérienne. Au Niger, c’est un crime. Si  pour les Occidentaux, la nourriture relève simplement du fruit de travail, pour les Africains, il s’agit d’un cadeau, d’un don de Dieu ». Selon lui, la crise alimentaire qui a récemment secoué son pays n’aurait jamais pu se développer à ce point si une toute petite partie des invendus alimentaires jetés au Canada, était parvenue à ses compatriotes. Rodolphe, un résident permanant d’origine camerounaise, précise : « La nourriture relève de l’ordre du sacré dans les sociétés africaines. Dans certaines communautés, il y a tout un cérémonial autour de la nourriture. On invoque les ancêtres et on les invite au repas. Jeter de la nourriture, c’est provoquer la colère des ancêtres et des dieux». Sur un ton accusateur, Elom, étudiant togolais à l’Université de Montréal, ajoute :  «Dans une société où l’on produit plus qu’il n’en faut, on assiste toujours à la mauvaise gestion du surplus et plus cruellement à l’oubli des plus pauvres. Pourtant au Canada, il n’y a pas que des riches !». 
Ainsi, sans gêne, certains Africains n’hésitent pas à s’approvisionner gratis dans les marchés. C’est le cas de la Congolaise Mélanie, étudiante en baccalauréat à l’Université du Québec à Montréal. Chaque semaine, elle se rend au marché Jean Talon pour remplir son gros sac à dos, des plus belles variétés de concombres, de carottes et d’autres fruits. Mais plus qu’un signe d’indigence, son action, dit-elle, participe à contenir quelque peu le gaspillage alimentaire dans le marché. «Ça m’aide aussi à réduire mes dépenses », explique-t-elle tout en ramassant les produits, indifférente aux regards des passants. Chômeur depuis 11 ans, André, un Canadien d’origine rwandaise, est aussi un habitué des lieux. «Je viens ici tous les deux jours pour me ravitailler en légumes et fruits surtout, témoigne-t-il, le regard fixé sur des cartons de produits.  C’est vraiment anormal qu’on jette tout ça !».


Postée par Patient Atcho