Canada : Le douloureux dilemme des africains francophones en Alberta

Province canadienne la plus riche en raison de son boom pétrolier, l’Alberta attire de plus en plus les africains francophones. Ils arrivent pour la plupart du Québec et s’installent à Calgary -  la capitale économique de la province - dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais dans ce nouvel Eldorado, tout n’est pas toujours rose pour eux. Leurs rêves se transforment parfois en cauchemars.

Il s’appelle Alassane et est d’origine malienne. La barbe touffue et sale, les yeux rougis par des jours d’insomnie, ce trentenaire est un ingénieur en informatique. Venu à Calgary pour améliorer son niveau d’anglais et profiter éventuellement des opportunités d’emploi dans son domaine, il est en ce moment au bord de la déprime. «Je pense que j’ai fait un mauvais choix », regrette-t-il le regard vide. Depuis cinq semaines qu’il est arrivé à Calgary, il passe de squat en squat et ne voit pour l’instant se concrétiser à l’horizon aucune promesse de logement. «C’est incroyable ! J’ai l’impression que les propriétaires ici ne veulent plus de Noirs. Et si dans une semaine, je n’arrive pas trouver une solution, je vais retourner à Montréal », confie-t-il l’air désespéré. Quant à Jean, d’origine camerounaise, il dit depuis deux mois, être victime de l’influence des médias. Le logement qu’il vient de trouver est hors de prix. Il doit payer 950 dollars pour un appartement d’une chambre et un salon. Il n’a pourtant pas encore trouvé du travail. «Je suis dégoûté. Quand je lisais les informations sur Calgary, je croyais que c’était la réalité. J’ai été un peu naïf, j’aurais dû bien me renseigner. Si je n’avais pas tout vendu à Montréal, je me serais déjà retourné. J’attends encore quelques semaines pour me décider», affirme-t-il d’un ton ferme. Mais les cas d’Alassane et de Jean n’ont rien d’exceptionnel. La plupart des Africains francophones qui débarquent à Calgary ne connaissent la ville qu’au travers des chiffres mirifiques que relayent les médias. Présenté comme la «Capitale de l'énergie du Canada», Calgary occupe une place de premier plan dans les secteurs énergétique et agricole de la région. De plus, un nombre important d'entreprises de haute technologie dynamiques et mondialement connues, y ont élu domicile comme du reste, un nombre croissant de sièges sociaux de multinationales. Selon le Conference Board du Canada, la ville restera en tête du peloton des villes canadiennes pendant la période 2004-2007, avec une croissance annuelle moyenne de 3,3 %. Une prévision qui pousse les africains francophones déçus du Québec à risquer l’aventure. Mais la réalité n’est pas souvent ce qu’ils imaginent. Sur place, ils sont confrontés à des difficultés liées à la langue, au logement et au travail dans leur domaine de formation.

La face cachée de l’Eldorado

«En venant ici, j’avais appris qu’il était très facile de trouver un emploi. Depuis trois semaines, j’envoie mon CV et je fais le tour des entreprises sans succès malgré mon expérience de cinq ans à Montréal. Je parle pourtant aussi bien l’anglais que le français. Je veux repartir à Montréal, ça me dépasse», se désole la Sénégalaise Awa diplômé de la Haute Ecole de Commerce de Montréal. Pour avoir dépensé toute son économie pour les frais d’hôtel à son arrivée, elle vit en ce moment en colocation et fait depuis deux mois, la tournée des groupes d'entraide pour bénéficier de logements de fortune, de tickets de transport et de bons de nourriture. Même son de cloche chez le Béninois Cosme, expert en développement et spécialiste du droit des affaires. Il reconnaît avoir pris la décision de s’installer à Calgary en deux semaines sans aucun contact sur place. Et les préjugés positifs, il en avait plein la tête en arrivant à Calgary. Depuis cinq mois, il dit en avoir vu de toutes les couleurs et ne pense qu’à quitter la ville. «J’ai passé une semaine dans un hôtel de bas de gamme dans des conditions exécrables en payant 28 dollars la nuit. Je continue de multiplier les petits boulots. C’est vraiment dommage pour une province dont on dit riche. Ils n’ont pas de structures d’accueil qui s’adapte au flux migratoire. Pas de logements, les quartiers sont mal desservis par les transports en commun. Ce n’est vraiment pas objectif de dire que tout baigne à Calgary». Et quand on lui demande s’il garde encore confiance, il est tout simplement amer. «C’est très difficile pour des gens comme moi qui ont fait de longues études. Pour les petits boulots, je ne suis pas venu ici pour ça ! J’ai souffert pour avoir des diplômes et j’entends les rentabiliser. Je ne me fais pas d’illusion, mon objectif est désormais d’apprendre l’anglais et de me barrer.» Pour le Guinéen Alpha Barry, conseiller en établissement et à l’intégration des immigrants francophones du Centre d’Accueil pour les Nouveaux Arrivants Francophones (CANAF) de Calgary, le nombre des migrants africains francophones ne cesse de croître depuis janvier 2005. A ce jour, il en a reçu à peu près 200 et estime recevoir une trentaine tous les mois. Selon lui, la déception des nouveaux est liée à plusieurs facteurs : «Quand ils viennent, ils ne sont pas bien préparés financièrement et contrairement à ce qu’ils imaginent le gouvernement de l’Alberta n’est pas du tout généreux en matière d’assistance sociale. Le temps d’attente pour apprendre l’anglais par le biais des programmes du gouvernement est d’une durée de trois mois et cela constitue une grande déception pour eux. L’autre déception en ce moment, c’est la crise du logement. A mon arrivée en 2004, il ne fallait que 45 minutes pour trouver un logement. Aujourd’hui, c’est la croix et la bannière même si vous remplissez toutes les conditions demandées par les propriétaires.», explique-t-il avec compassion.

«Seule, la patience paie»

Une semaine après son arrivée à Calgary, la togolaise Kari Biramah a aussitôt commencé à travailler dans son domaine de compétence. Elle occupe le poste de chargée de communication pour un journal communautaire francophone. Mais elle avoue être un cas isolé. «Je suis un cas spécial parce que je suis tombée sur une entreprise qui avait un besoin immédiat», reconnaît-elle. La plupart des personnes ayant réussi à Calgary sont unanimes : il faut être armé de patience et de persévérance. Pour le Gabonais Lie Nicaise Mezui, la traversée du désert a duré un an. Géomaticien de formation, il a d’abord fait au moins six petits jobs depuis son arrivée avant de trouver un emploi stable dans le génie civil qui est son domaine d’expertise. «Je m’épanouis pas mal ici et je crois que je vais y rester. Mes enfants seront parfaitement bilingues et ça compte beaucoup pour moi. Il y a un an, le logement n’était pas difficile à trouver mais en revanche, il est difficile de trouver tout de suite à Calgary le boulot de sa vie. Il a fallu que je me donne du temps et que je fasse des sacrifices. C’était très dur mais j’y suis arrivé. Je comprends maintenant que seule la patience paie», conseille-t-il. Quant à Alfred, installé à Calgary depuis quatre ans, il dit n’avoir jamais regretté son départ de Montréal. «C’est la meilleure décision que j’ai prise depuis mon immigration au Canada. Je suis parti de Montréal pour une immersion en langue anglaise à Calgary et je me suis dis après qu’il ne servait plus à rien d’y retourner», révèle-t-il. Spécialiste de la microbiologie, ce Béninois d’une trentaine d’années travaille dans un laboratoire en tant qu’inspecteur des tests de contrôle de qualité. Il gagne bien sa vie et possède sa voiture ainsi que sa maison. Mais pour y arriver, il a dû pendant un an occuper dans son laboratoire, un échelon subalterne avec un salaire de misère à la clef. Aujourd’hui, son mot d’ordre aux nouveaux arrivants est le fruit de son expérience. «L’Alberta, ce n’est ni ce qu’on entend à la radio encore moins ce qu’on voit à la télé. L’Eldorado n’existe nulle part. Il faut accepter de se sacrifier car la réussite dépend de la patience, de la discipline et de la détermination de chacun.»                                                                      Patient ATCHO